L'alphabet arabe que vous tapez aujourd'hui sur un téléphone vient d'une écriture de marchands nabatéens. Il a reçu ses points et ses voyelles aux premiers siècles de l'islam, puis s'est déployé en styles calligraphiques très variés, de Bagdad à Fès. Voici les grandes étapes, en distinguant les faits de la tradition.
L'écriture arabe descend de l'alphabet araméen, par l'intermédiaire de celui des Nabatéens, le peuple de Pétra, dans l'actuelle Jordanie. Cet alphabet ne notait que les consonnes, s'écrivait de droite à gauche, et ses lettres se liaient de plus en plus entre elles : c'est l'origine de notre écriture attachée.
Le témoin le plus célèbre de cette transition est l'inscription de Namara, gravée en 328 sur la tombe d'Imru' al-Qays, « roi de tous les Arabes ». La langue est déjà de l'arabe, mais les lettres sont encore nabatéennes. Trouvée dans le sud de la Syrie, elle est conservée au musée du Louvre.
Au VIe siècle apparaissent les premières inscriptions en écriture proprement arabe, comme celle de Zabad, près d'Alep (512, en grec, syriaque et arabe), ou celle de Harrân, dans le Hauran (568). On y reconnaît beaucoup de lettres, mais presque aucun point.
L'héritage araméen se voit encore dans l'ordre ancien des lettres, l'abjad :
أبجد هوز حطي كلمن سعفص قرشت ثخذ ضظغ
Les vingt-deux premières lettres suivent l'ordre araméen, le même qu'en hébreu ; les six dernières notent des sons propres à l'arabe. Cet ordre donne aussi aux lettres une valeur numérique : أ vaut 1, ب 2, ج 3, et ainsi de suite.
L'alphabet nabatéen n'avait que 22 lettres pour les 28 consonnes de l'arabe. Un même tracé servait donc pour ب, ت ou ث, et, en milieu de mot, pour ن ou ي. Sans points, ٮٮٮ peut se lire بنت (bint, fille), بيت (bayt, maison) ou نبت (nabt, plante) : seul le contexte tranche.
Deux séries de signes ont été ajoutées :
La tradition attribue la première notation des voyelles à Abû al-Aswad al-Du'alî (mort vers 688), grammairien de Bassora : un point rouge au-dessus de la lettre pour a, au-dessous pour i, à côté pour ou. Les points des consonnes sont attribués à ses disciples, à la fin du VIIe siècle. Des papyrus des années 640 portent pourtant déjà quelques points : le système a été généralisé plutôt qu'inventé d'un coup.
Au VIIIe siècle, al-Khalîl ibn Aḥmad al-Farâhîdî, lui aussi à Bassora, remplace les points de couleur par de petits signes tirés des lettres : la fatḥa vient d'un petit alif couché, la ḍamma d'un petit wâw, la kasra d'un petit yâ' réduit à un trait, la chadda de la tête du ش (initiale de شديد, « fort »). Ce sont nos harakat : كَتَبَ (kataba, il a écrit), كُتُب (koutoub, des livres) et كُتِبَ (koutiba, cela a été écrit) partagent le même squelette.
Exercice : écrivez ٮٮٮ trois fois et ajoutez les points pour obtenir « fille », « maison » et « plante ». Puis vocalisez كتب de trois manières avec le clavier arabe avec harakat. Le guide Les harakat : lire et écrire les voyelles arabes détaille chaque signe.
À Bagdad, Ibn Muqla (mort en 940), vizir de plusieurs califes abbassides, passe pour avoir codifié l'« écriture proportionnée » (al-khaṭṭ al-mansoûb). Le calligraphe écrit avec un calame (قلم, qalam), un roseau taillé en biais qui laisse un point en forme de losange. Ce point devient l'unité de mesure : la hauteur de l'alif vaut un nombre fixe de points, et l'alif sert de diamètre à un cercle où s'inscrivent les autres lettres.
Chaque lettre a ainsi des proportions mesurables. Les élèves dessinent encore ces échelles de losanges à côté de leurs lettres ; le nombre de points varie selon les styles.
Tombé en disgrâce, Ibn Muqla mourut en prison. Ses successeurs ont affiné son système, notamment Ibn al-Bawwâb (mort en 1022), puis Yâqoût al-Mustaʿṣimî (mort en 1298), à qui l'on attribue la mise au point des « six plumes », les six styles classiques : thuluth, naskh, muḥaqqaq, rayḥânî, tawqîʿ et riqâʿ.
Les plus anciens Corans connus, du VIIe siècle, sont écrits dans un style penché dit hijâzî. Viennent ensuite le koufi, puis les écritures rondes, qui le remplacent dans les livres à partir du Xe siècle.
| Style | Arabe | Lecture | Caractère | Usages |
|---|---|---|---|---|
| Koufi | كوفي | koûfî | Anguleux, lettres étirées à l'horizontale | Corans anciens (VIIIe-Xe s.), monnaies, monuments ; variante carrée en briques et carreaux |
| Naskh | نسخ | naskh | Rond, régulier, très lisible | Copie des livres et des Corans ; base de la plupart des polices d'imprimerie et d'écran |
| Thuluth | ثلث | thoulouth | Grand et majestueux, courbes amples, lettres entrelacées | Titres, frontons de mosquées, broderies de la kiswa de la Kaaba |
| Diwani | ديواني | dîwânî | Très courbe et serré, lettres qui se chevauchent | Chancellerie ottomane (le dîwân) : décrets et firmans ; aujourd'hui faire-part et logos |
| Rouqʿa | رقعة | rouqʿa | Simple, court, rapide, sans fioritures | Écriture manuscrite courante au Proche-Orient, notes, enseignes |
| Nastaʿlîq | نستعليق | nastaʿlîq | Penché, mots qui descendent vers la gauche, pleins et déliés marqués | Poésie persane, manuscrits enluminés ; écriture usuelle de l'ourdou |
| Maghribi | مغربي | maghribî | Courbes larges et ouvertes, grandes boucles finales | Maghreb, al-Andalus, Afrique de l'Ouest : Corans, actes, livres |
Le diwani et le rouqʿa sont ottomans ; le nastaʿlîq est né en Iran vers le XIVe-XVe siècle, et son nom combine naskh et taʿlîq, un style persan plus ancien.
Pour reconnaître un style : des angles droits et des traits horizontaux, c'est du koufi. Des mots qui glissent en diagonale vers le bas à gauche, du nastaʿlîq. Un texte compact qui se courbe et remonte en fin de ligne, souvent du diwani. Un qâf avec un seul point, du maghribi (voir plus bas). Pour comparer sur votre propre texte, le générateur de calligraphie arabe propose notamment le naskh et le koufi.
L'Occident musulman a suivi son propre chemin. Le maghribi s'est formé à partir du Xe siècle entre Kairouan et al-Andalus, et il est devenu l'écriture des manuscrits du Maghreb et d'une bonne partie de l'Afrique de l'Ouest. On le reconnaît à ses grandes courbes ouvertes sous la ligne.
Son détail le plus surprenant est le pointage : le fâ' porte un point dessous (ڢ) et le qâf un seul point dessus (ڧ). Dans un vieux manuscrit de Fès, un point au-dessus de cette boucle signale donc un q, pas un f.
On distingue plusieurs variétés, dont le mabsoûṭ (مبسوط), ample et posé, pour les Corans, et le moujawhar (مجوهر, « orné comme un bijou »), élégant et serré, celui des lettres officielles des sultans du Maroc.
C'est aussi au Maghreb et en al-Andalus que l'on utilisait les chiffres dits ghoubâr, ancêtres de nos 0, 1, 2, 3… Fibonacci les a appris à Béjaïa avant de les diffuser en Europe, tandis que l'Orient arabe garde les chiffres ١٢٣. Voir la page des chiffres arabes.
Dans les mosquées et les palais, l'art islamique a placé l'écrit au premier rang du décor, aux côtés des motifs géométriques et végétaux. Le Dôme du Rocher à Jérusalem, achevé vers 691-692, porte déjà une longue frise d'inscriptions en mosaïque : l'un des plus anciens grands textes arabes monumentaux conservés.
Avec l'islam, l'écriture arabe a voyagé de l'Atlantique à l'Indonésie et servi à des langues sans lien avec l'arabe. Pour noter des sons absents de l'arabe, comme p, tch ou g, on a presque toujours ajouté des points ou un trait à une lettre existante.
| Lettre | Son | Langues | Formée à partir de |
|---|---|---|---|
| پ | p | persan, ourdou, kurde, turc ottoman | ب avec trois points |
| چ | tch | persan, ourdou, turc ottoman | ج avec trois points |
| ژ | j (de « jour ») | persan, kurde, turc ottoman | ز avec trois points |
| گ | g | persan, ourdou, turc ottoman | ك avec un second trait |
| ڭ | g / ng | g au Maroc ; ng en turc ottoman et en ouïghour | ك avec trois points |
| ٹ ڈ ڑ | ṭ ḍ ṛ | ourdou (consonnes rétroflexes) | ت, د, ر avec un petit ط |
| ڠ | ng | malais (écriture jawi) | ع avec trois points |
| ڤ | v / p | v au Maghreb dans les mots étrangers ; p en malais | ف avec trois points |
Le turc ottoman s'est écrit en lettres arabes jusqu'en 1928, date à laquelle la Turquie a adopté l'alphabet latin. Le persan, l'ourdou, le pachto, le kurde sorani ou l'ouïghour utilisent toujours l'écriture arabe.
En Afrique de l'Ouest, on appelle ajami (de عجمي, ʿajamî, « non arabe ») les langues africaines écrites en lettres arabes : haoussa, peul, mandingue ou wolof (le wolofal), avec des poèmes, des lettres et des chroniques conservés au Sénégal, au Mali ou au Nigeria. En Espagne, les morisques écrivaient le castillan en lettres arabes (l'aljamiado), et au Maroc, le tachelhit du Souss a sa propre tradition de manuscrits en lettres arabes.
L'arabe a posé un vrai casse-tête aux imprimeurs : une lettre peut avoir jusqu'à quatre formes (isolée, initiale, médiane, finale), et certaines combinaisons, comme لا, sont obligatoirement liées. Le premier livre imprimé en caractères arabes mobiles est un livre d'heures chrétien publié à Fano, en Italie, en 1514.
L'informatique a résolu le problème autrement. Dans un fichier, chaque lettre n'est enregistrée qu'une fois : ه est un seul caractère Unicode, et c'est la police qui choisit la forme selon les voisines (هـ, ـهـ, ـه). Voilà pourquoi, sur le clavier arabe de Harf, les lettres se lient toutes seules.
Les polices de texte sont presque toutes des naskh. Le nastaʿlîq, aux mots superposés en diagonale, a longtemps résisté : les journaux en ourdou ont été écrits à la main par des calligraphes jusqu'aux années 1980. Harf utilise notamment Amiri, une police libre qui fait revivre le naskh de l'imprimerie de Boulaq, au Caire, au début du XXe siècle. La calligraphie à la main, elle, s'enseigne toujours de maître à élève, jusqu'au diplôme traditionnel, l'ijâza.
L'écriture arabe a gardé son squelette nabatéen, gagné des points et des voyelles, et inventé des styles aussi différents que le koufi et le nastaʿlîq. Pour retrouver les 28 lettres et leurs quatre formes, ouvrez la page de l'alphabet arabe ou suivez le guide Apprendre l'alphabet arabe pas à pas. Et pour voir un mot de votre choix en naskh ou en koufi :
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