Un Marocain lit le journal dans une langue et parle à sa mère dans une autre. Les deux s'appellent « arabe », partagent l'alphabet et une bonne partie du vocabulaire, mais ne fonctionnent pas tout à fait de la même façon. Voici ce qui les sépare, mot par mot et règle par règle, et par laquelle commencer selon votre projet.
On l'appelle en arabe الفصحى (al-fous·ḥâ, « la plus éloquente »). En français, on dit « arabe littéraire », « arabe standard » ou, chez les linguistes, « arabe standard moderne ». Il faut distinguer deux étages :
C'est la langue de l'école, des livres, de la presse, du journal télévisé, de l'administration et des discours officiels, du Maroc jusqu'à l'Irak. En revanche, presque personne ne l'a pour langue maternelle : on l'apprend à l'école.
الدارجة (ed-dârija) veut dire à peu près « la langue courante ». C'est l'arabe que l'on apprend en famille et que l'on parle au marché, au café, au travail, dans les chansons et les séries. Elle descend de l'arabe arrivé au Maghreb à partir du VIIe siècle, mais elle a évolué au contact de l'amazigh (berbère), puis de l'espagnol et du français.
La darija n'est pas une seule façon de parler : l'accent et certains mots changent entre Tanger, Fès, Casablanca, Marrakech ou Oujda. Les exemples de ce guide suivent l'usage courant du centre du pays (Casablanca, Rabat).
L'algérien et le tunisien sont des parlers voisins, eux aussi appelés darja ou derja. Un Marocain et un Algérien se comprennent assez bien ; avec le tunisien, il faut un peu plus d'habitude. Quelques mots suffisent à voir les différences :
Les linguistes appellent cette situation la diglossie, mot employé dès 1930 par l'orientaliste William Marçais à propos de l'arabe, puis popularisé par l'Américain Charles Ferguson dans un article de 1959 qui prenait lui aussi l'arabe pour exemple. Une société utilise deux variétés d'une même langue, et chacune a son domaine : la variété « haute » (la fusha) pour l'écrit et le solennel, la variété « basse » (la darija) pour la vie de tous les jours.
Concrètement, un journaliste marocain présente le journal en fusha, puis commente le match en darija ; un imam fait le sermon du vendredi en fusha, puis salue les fidèles en darija. Entre les deux, il existe toute une gamme intermédiaire : à la radio ou dans un débat, on parle souvent une darija « relevée » de mots littéraires.
Parler fusha au souk n'est pas une faute, mais cela sonne comme si vous demandiez votre baguette en français du XVIIe siècle. On vous comprendra, et on vous répondra sans doute en darija.
Depuis la Constitution de 2011, les deux langues officielles du Maroc sont l'arabe et l'amazigh. La darija, elle, n'a pas de statut officiel, même si on la voit de plus en plus dans la publicité et sur les réseaux sociaux.
Le tableau met côte à côte l'arabe littéraire et la darija marocaine. Dans les transcriptions, â, î, oû sont des voyelles longues, ch se lit comme en français, kh comme la jota espagnole, gh comme un r grasseyé, ḥ est un h soufflé du fond de la gorge (ح) et ʿ note la lettre ع.
| Français | Arabe littéraire | Darija marocaine | ||
|---|---|---|---|---|
| Quoi ? | ماذا؟ | mâdhâ ? | شنو؟ | chnou ? |
| Je veux | أريد | ourîdou | بغيت | bghît |
| Maintenant | الآن | al-âna | دابا | dâba |
| Beaucoup | كثيرًا | kathîran | بزاف | bezzâf |
| Bien, bon | جيد | jayyid | مزيان | mezyân |
| Un peu | قليلًا | qalîlan | شوية | chwiya |
| Où ? | أين؟ | ayna ? | فين؟ | fîn ? |
| Comment ? | كيف؟ | kayfa ? | كيفاش؟ | kîfâch ? |
| Pourquoi ? | لماذا؟ | limâdhâ ? | علاش؟ | ʿlâch ? |
| Quand ? | متى؟ | matâ ? | فوقاش؟ | fouqâch ? |
| Combien ? | كم؟ | kam ? | شحال؟ | chḥâl ? |
| Il y a | يوجد | yoûjad | كاين | kâyn |
| Rien | لا شيء | lâ chay' | والو | wâlou |
| Je ne sais pas | لا أعرف | lâ aʿrif | ما عرفتش | mâ ʿreftch |
| Je parle | أتكلم | atakallam | كنهضر | kanhder |
| Hier | أمس | ams | البارح | lbâreḥ |
| Demain | غدًا | ghadan | غدا | ghedda |
| Un homme | رجل | rajoul | راجل | râjel |
| Un enfant, un garçon | طفل | tifl | دري | derri |
| Vite | بسرعة | bi-sourʿa | دغيا | dghiya |
| Comment vas-tu ? | كيف حالك؟ | kayfa ḥâlouk ? | لاباس عليك؟ | lâbâs ʿlîk ? |
Remarquez que beaucoup de mots darija ne sont pas « inventés » : ils sont tirés de racines arabes. بغيت vient du verbe classique بغى (baghâ, désirer), كاين de كائن (kâ'in, existant), مزيان de la racine z-y-n, celle de la beauté. Et علاش est la contraction de ʿlâ + âch, littéralement « sur quoi ». Pour d'autres phrases prêtes à l'emploi, consultez les expressions darija classées par thème.
La darija avale les voyelles brèves, surtout dans la première syllabe. كتاب se dit kitâb en fusha mais ktâb en darija ; كبير (grand) passe de kabîr à kbîr ; « il a écrit », kataba, devient kteb. C'est ce qui donne à la darija ses groupes de consonnes, souvent déroutants pour les oreilles venues du Moyen-Orient. Les terminaisons de cas de la fusha (-ou, -a, -i) n'existent pas non plus.
La fusha emploie plusieurs mots selon le temps : لا, لم, لن, ليس. La darija encadre le verbe, un peu comme le « ne… pas » français : mâ devant, -ch derrière.
Au présent, la darija ajoute un préfixe ka- (ou ta- dans certaines régions) : كنكتب kanekteb, j'écris, là où la fusha dit أكتب aktoubou. Pour le futur, la fusha utilise le préfixe sa- ; la darija dit غادي ghâdi (souvent raccourci en ghâ), qui veut dire à l'origine « allant » :
En fusha, le préfixe n- signifie « nous » : نكتب naktoubou, nous écrivons. En darija marocaine, n- désigne « je » (nekteb), et « nous » prend en plus un -ou final : نكتبو nektbou.
Pour dire « mon livre », la fusha colle le possessif au nom (كتابي kitâbî) ; la darija le dit volontiers avec ديال : الكتاب ديالي lektâb dyâli. Le duel de la fusha (كتابان kitâbâni, deux livres) a presque disparu, sauf dans quelques mots comme يومين youmayn, deux jours ; ailleurs on emploie جوج jouj, deux. Enfin, la darija n'a qu'un seul pluriel pour les deux genres : هوما hoûma, « ils » comme « elles ».
Le socle est arabe, mais trois autres langues ont laissé leur trace.
Les langues amazighes étaient parlées au Maghreb bien avant l'arrivée de l'arabe et le sont toujours. La darija leur doit des mots du quotidien : سكسو seksou (le couscous), ساروت sâroût (la clé), تمارة tamâra (la peine, la galère). Beaucoup de linguistes y voient aussi l'origine de certains traits de prononciation.
Le protectorat français (1912-1956) et la place du français dans l'enseignement et l'économie ont apporté beaucoup de mots, surtout techniques : طوموبيل tomobîl (automobile), تريسينتي trîsinti (électricité), فرشيطة ferchîta (fourchette), بيرو bîrou (bureau), البوليس lbolîs (la police). Ces mots prennent l'article arabe et se plient à la grammaire : ttomobîl dyâli, ma voiture. À Casablanca, on passe aussi d'une phrase à l'autre entre darija et français sans y penser.
La présence espagnole dans le nord du pays (Tétouan, Tanger, le Rif) et les liens anciens avec l'Andalousie expliquent d'autres emprunts, souvent passés dans tout le Maroc : كوزينة kouzîna (cocina, la cuisine), سيمانة simâna (semana, la semaine), صباط sebbât (zapato, la chaussure), بلاصة blâsa (plaza, la place, l'endroit), مانطا mânta (manta, la couverture).
La darija n'a pas d'orthographe officielle. Deux systèmes coexistent :
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Tout dépend de ce que vous voulez en faire.
Dans tous les cas, apprenez l'alphabet tôt : il sert pour les deux. Pour vous entraîner sans clavier arabe, tapez les mots en lettres françaises avec le clavier arabe phonétique et regardez comment ils s'écrivent. Les premières formules à connaître sont réunies dans le guide saluer en arabe et en darija.
En résumé : la fusha et la darija ne sont pas rivales : ce sont deux registres d'une même culture. La première se lit et s'écrit partout dans le monde arabe ; la seconde se parle, se chante et s'écrit de plus en plus sur les téléphones. La darija a simplifié les voyelles, réinventé la négation et le futur, et accueilli des mots amazighs, français et espagnols. Choisissez celle qui correspond à votre projet ; l'autre viendra plus facilement ensuite.
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